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Zéro Déchet Touraine

Capitalovirus (1/2)

Virions d'un coronavirus observés au microscope électronique (source: CDC/Dr. Fred Murphy)

La pandémie de COVID-19, forme de pneumonie due au coronavirus SARS-CoV-2, doit tout à un modèle de développement économique excessif et mortifère. Autopsie d'une faillite collective en deux volets.

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Le coronavirus 2 du syndrome respiratoire aigu sévère (SARS-CoV-2) provoque une maladie appelée COVID-19 (coronavirus disease en anglais, le 19 faisant référence à 2019, année d'apparition de cette maladie).

L’expression la plus visible de cette maladie est une forme de pneumonie sévère (fièvre, toux, difficultés respiratoires) qui tue en moyenne 2 % des personnes infectées. Mais on sait aussi que ce type de virus peut entraîner des lésions myocardiques aiguës et infliger des dommages chroniques au système cardiovasculaire. Autrement dit, vous laisser un cœur souffrant. A vie.

Il y a encore peu, les perspectives de croissance étaient si prometteuses que le gouvernement envisageait de restreindre sérieusement nos droits sociaux. C’était l’époque des « Y’ a pas d’argent magique ! » et autres suppressions d’emplois aidés qui permettaient pourtant aux associations de maintenir un semblant d’humanité dans une société ravagée par une décennie de politiques d’austérité.

Abracadabra !

C’était sans compter avec la guerre totale déclarée au monde des hommes par SARS-CoV-2, le roi des virus à ARN, le plus grand jamais découvert. Ceint de sa couronne protéique qui lui confère son nom, il est en passe de réussir là où ses prédécesseurs, SARS-CoV et MERS-CoV ont échoué : infecter la majeure partie de l’humanité et ébranler les fondements sociaux, économiques et politiques de nos sociétés.

Face à la microscopique menace, le Président Macron souhaite désormais que notre économie soit sauvée « quoi qu’il en coûte » et promet de s’interroger, plus tard bien sûr, sur un modèle de développement «  qui dévoile ses failles au grand jour ».

Comment en est-on arrivé là ? De quelles failles parle-t-il ? Quel coût aura cette guerre ? Et surtout, qui en paiera le prix ?

Vous reprendrez bien un peu de pangolin ?

Pour passer du statut d’épizootie, frappant des animaux sauvages, à celui de maladie transmissible à l’être humain, ou zoonose, la COVID-19 causée par le SARS-CoV-2 a bénéficié de l’insatiable appétit des hommes pour les animaux sauvages. C’est très probablement un énième outrage à la nature, le braconnage de trop, qui est à l’origine de l’épidémie. Les scientifiques hésitent encore sur l’espèce intermédiaire nous ayant transmis le SARS-CoV-2 (il pourrait s’agir d’un pangolin asiatique, d’une chauve-souris ou de tout autre chose) [1-3]. Il est toutefois attesté que le point de départ de la maladie est un marché aux fruits de mer de Wuhan, sur lequel étaient également vendus et dépecés des animaux sauvages (paon, autruche, rat, renard, crocodile, louveteau, salamandre géante, porc-épic, serpent, blaireau, âne, chien, chameau...) [4].

Si le rôle des pangolins dans le passage du virus à l'être humain était avéré, il y aurait vraiment matière à s'interroger. En raison de l'énorme demande pour leur viande délicate et leurs écailles utilisées dans les médecines traditionnelles, les pangolins sont les mammifères les plus braconnés et les plus traqués au monde. Au moins 20 tonnes de pangolins seraient saisies chaque année lors du démantèlement de trafics transfrontaliers selon une étude du WWF de 2017. L’Asie est la plaque tournante de ce trafic. Ironie de l’histoire, les écailles de pangolins, qui ne sont pourtant constituées que de kératine semblable à celle de nos ongles, sont réduites en poudre et administrées aux patients chinois contre une trentaine de maladies. Leur efficacité n’est pourtant pas prouvée scientifiquement. Ce qui l’est en revanche, c’est qu’en mars 2019, le Centre de soins pour la faune sauvage de Guangdong a recueilli 21 pangolins malaisiens qui avaient été saisis par les douanes chinoises [5]. Dans les jours qui suivirent leur arrivée, 16 d’entre eux moururent, les poumons, le foie et la rate enflés. Des séquences de génomes coronaviraux proches du SARS-CoV-2 furent détectés dans les poumons de deux des individus décédés, au milieu d’un charmant cocktail de 28 autres virus. La nature maltraitée a encore quelques options épidémiques sous le coude, nous sommes donc prévenus.

L’émergence de la COVID-19 est très probablement reliée à la surexploitation commerciale de la biodiversité sauvage, elle-même composante majeure de la 6ème extinction des espèces, et à la maltraitance animale qui règne encore sur bon nombre de marchés à travers le monde.

Loi de la jungle et loi du marché

Grâce à leur sens de l’observation, les animaux sauvages évitent les dangers et reproduisent rarement deux fois la même erreur. Pas les hommes.

C’est la loi du marché, et non celle de la jungle, qui a permis à la zoonose COVID-19 de devenir l’épidémie COVID-19. En entassant depuis des décennies à Wuhan, ancien comptoir commercial français, une population ouvrière de près de 11 millions de personnes au service des plus grands groupes industriels du monde, il fallait s’attendre à un léger problème sanitaire en cas d’épidémie et à un léger problème d’approvisionnement en cas de crise sanitaire. Wuhan, c’est une ville-usine construite grâce à la coopération sino-soviétique et biberonnée aux capitaux allemands, suisses, autrichiens et bien sûr français pendant 6 décennies : Peugeot Citroën, Nissan, Seb y ont délocalisé une partie de leur production pour accroître leur marge bénéficiaire, au détriment des ouvriers français. C’est la ville de Chine qui concentre le plus d’investissements hexagonaux. Une petite France industrieuse et pas réfractaire pour deux sous, étroitement surveillée par un parti unique.

En 2002-2003, l’émergence du SRAS, provoquée par le SARS-CoV, un autre coronavirus, avait déjà fait tremblé le monde. Apparu dans la province chinoise du Guangdong, le syndrome s’était rapidement propagé à Hongkong. Doté d’une faible contagiosité mais d’une forme de virulence modérée, le SARS-CoV a tout de même touché près de 8000 personnes et causé 774 décès. Les autorités chinoises avaient alors tenté de masquer la gravité de la situation à la communauté internationale. La civette, petit mammifère carnivore, ayant été identifiée en 2003 comme probable hôtesse intermédiaire du virus, la Chine a décidé d’en interdire la vente. La population, zélée, s'empressa de les massacrer gratuitement par milliers, négligeant au passage de considérer que la quasi totalité des personnes infectées l'avaient été suite à des contacts inter-humains. L’épidémie jugulée, la leçon de la crise fut officiellement tirée. La Chine promettait que ça ne se reproduirait plus : rigueur sanitaire, réactivité et transparence dans la gestion des épidémies seraient alors de mise. Les occidentaux, rassurés, revinrent faire des affaires juteuses dans l’empire industriel du milieu.

Perdu. En 2005, on apprenait que des chauves-souris était probablement le réservoir naturel des coronavirus à l’origine du SRAS et que d’autres hôtes intermédiaires encore inconnus seraient susceptibles de faire passer à l’humanité des heures tout aussi sombres. La confirmation vint d’Arabie saoudite en 2012 où un nouveau coronavirus, le MERS-CoV (pour coronavirus lié au syndrome respiratoire du Moyen-Orient) infecta un premier patient, probablement par l’intermédiaire d’un dromadaire malade. Au 16 juin 2015, l'OMS comptabilisait un total de 1 293 contaminés et 458 morts. Nettement plus virulent que le SARS-CoV, le MERS-CoV est létal pour un peu plus d’1 patient sur 3 en moyenne.

Quant aux causes du passage des coronavirus à l’être humain, braconnage et contrebande, ce n’est qu’en janvier 2020 que la Chine interdit officiellement la vente d’animaux sauvages sur son territoire, soit un temps de réactivité fulgurant de... 17 ans.

En quarantaine, on ne supprime pas que les virus. Les opposants aussi.

Entre temps, de nouveaux cas de SRAS apparaissent dans l’atelier du monde : le 30 décembre 2019 à Wuhan, le Docteur Li Wenliang, ophtalmologue, s’inquiète sur un forum d’anciens étudiants de médecine d’une maladie qui circule dans sa ville. Les symptômes lui font penser au SRAS et il fait remarquer que les patients sont placés en quarantaine aux urgences. Ce signalement lui vaut d’être arrêté par la police chinoise, qui l’oblige à signer une déclaration mensongère stipulant que ses propos se basaient sur de fausses rumeurs. Infecté à son tour par une patiente le 10 janvier 2020, il décède le 7 février à l’âge de 34 ans. Sa mort met les réseaux sociaux chinois en ébullition. On dénonce l’action des dirigeants et on réclame plus de liberté d’expression. Le régime totalitaire chinois répondra par une mise en quarantaine d’une ampleur sans précédent qui voit les principales villes du pays totalement isolées, un confinement de sa population pendant plusieurs semaines et une répression féroce des opposants. Le journaliste Sébastien Le Belzic, qui vit à Pekin, a ainsi dénoncé la disparition inquiétante d’au moins un blogueur militant anti-communiste pendant la mise en quarantaine du pays dans son documentaire « Pékin : journal d'une quarantaine » et a fait état des pressions qui s'exercent sur les internautes chinois.

Continuez à nous commander des i-phones et regardez ailleurs, nous nous occupons du reste.

Ce confinement de masse envoie un message clair à la population chinoise et au monde : 30 ans après le massacre de la place Tiananmen, le parti communiste chinois est toujours maître chez lui. Les capitalites occidentaux peuvent dormir sur leurs deux oreilles.

Pourtant malgré cette vive réaction politique, le SARS-CoV-2 va prendre une nouvelle dimension en devenant l’agent d’une pandémie, grâce à une composante importante du modèle de production économique capitaliste : la mondialisation des échanges commerciaux. Chaque année, 3 à 4 milliards de personnes voyagent à travers la planète en empruntant les transports aériens et près de 9 milliards de tonnes de marchandises voguent autour du globe. Comment, dans ces conditions, éviter qu’un virus à forte contagiosité comme l’est le SARS-CoV-2 circule lui aussi librement ? Tout a été minutieusement préparé pour faciliter les échanges de personnes, de marchandises et incidemment aussi de maladies entre la Chine et ses partenaires commerciaux. Ainsi il y a tout juste un an, Xi Jinping s'employait à amadouer ses « chers amis italiens » afin qu’ils acceptent de faciliter la pénétration du marché européen aux entreprises chinoises, à travers l’initiative dite de « nouvelles routes de la soie ».

Un an plus tard, l’Italie est le second pays le plus touché au monde par le SARS-CoV-2 et la tête de pont commerciale s’est muée en maladrerie.

A suivre…

Sébastien Moreau

[1] Zhou P, Yang X, Wang X, et al. A pneumonia outbreak associated with a new coronavirus of probable bat origin. Nature. 2020.

[2] Li X, Zai J, Zhao Q, Nie Q, Li Y, Foley BT, Chaillon A. Evolutionary history, potential intermediate animal host, and cross-species analyses of SARS-CoV-2. J Med Virol. 2020 Feb 27.

[3] Tao Zhang, Qunfu Wu, Zhigang Zhang.  Probable pangolin origin of SARS-CoV-2 associated with the COVID-19 outbreak. Curr Biol, sous presse: https://www.cell.com/pb-assets/journals/research/current-biology/CURBIO_CURRENT-BIOLOGY-D-20-00299-compressed.pdf

[4] Marchand L. Coronavirus : l'étrange marché de Wuhan vendait louveteaux, serpents et rats vivants. Les échos, 23 janvier 2020: https://www.lesechos.fr/monde/chine/coronavirus-letrange-marche-de-wuhan-vendait-louveteaux-serpents-et-rats-vivants-1165640

[5] Liu P, Chen W, Chen JP. Viral Metagenomics Revealed Sendai Virus and Coronavirus Infection of Malayan Pangolins (Manis javanica). Viruses. 2019 Oct 24;11(11).


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